La misère de la liberté d’expression Par Renald LUBERICE – AZ-INFOS

 

 

Depuis l’avènement de Twitter, on ne prend plus le temps d’écrire un texte de plus de 140 caractères. On ne prend pas non plus le temps de lire un texte de taille supérieure. Avant les réseaux sociaux, le « coup de 1986 » avait déjà été une déclaration de guerre à l’intelligence et l’annonce du règne de la radio, c’est-à-dire l’oralité de masse facilitée par l’usage du créole dans les émissions. Les évènements de 1986 avaient promis l’absurde idée que l’État est synonyme de ceux qui exercent le pouvoir politique. Ainsi, au nom de la démocratie, il n’avait pas suffi de chasser Duvalier, il a fallu aussi détruire l’appareil étatique, tous les symboles de l’État ainsi que ses archives. Le coup le plus éclatant avait été donné par Aristide en révoquant les Forces Armées d’Haïti et vidant leurs archives dans les poubelles de la rue.

L’exercice que je m’apprête ici à faire est hautement périlleux. Très peu de gens vont avoir le temps de lire ce texte, ni même arriver au niveau de ce paragraphe. Seront nombreux ceux qui s’arrêteront au titre. De nos jours, 1986 oblige, les plus grands débatteurs, les faiseurs d’opinion ne lisent pas, ne s’informent pas. Pour commenter et émettre des opinions sur tout, point n’est besoin d’avoir accumulé un socle de culture générale. Il suffit de trouver un patron de média assez indulgent, voire désinvolte, pour lui donner un micro pour se transformer du jour au lendemain en « leader d’opinion ». Il suffit d’avoir un compte Twitter ou une page Facebook pour être expert en tout et dénoncer l’incompétence des autres. Dans le monde des réseaux sociaux tout le monde est compétent, sauf ceux qui sont en situation de responsabilité.

La démocratisation des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication a opéré une magie : des opinions qui n’auraient pu avoir d’autres audiences que quelques marchands ambulants ou passagers de camionnettes sont désormais accessibles à toute la planète. Tout le monde est journaliste, tout le monde est leader d’opinion potentiel. L’apparent anonymat et le sentiment d’impunité et de sécurité que confèrent les réseaux sociaux facilitent l’émission d’opinion sans filtre. Sans filtre au niveau du fond, sans filtre au niveau des codes sociaux qui exigent dans le monde réel un certain respect et retenu vis-à-vis de son interlocuteur.

La faiblesse du système de justice corolaire de la déstructuration de l’État fait, en fait, de l’impunité une réalité et non juste un sentiment. Ainsi vous pouvez prendre votre micro, vous cacher derrière votre clavier, dire ce qu’il vous semble bon, calomnier, vous ne serez pas inquiété. Et si jamais un citoyen, totalement à côté de la plaque, intente une action en justice contre vous, vous aurez assez de défenseur pour vous aider à crier « à bas la persécution politique ». Si cela ne suffit pas, comptez sur l’appareil judiciaire suffisamment préoccupé par sa précarité pour ne pas s’occuper d’affaires de calomnie et de faux témoignages, voire défendre la société.

Ce dimanche 21 mars 2021, une amie m’a envoyé un tweet fait par quelqu’un qui se dit juriste. Le tweet mentionne qu’à travers l’arrêté sur l’état d’urgence pris récemment, le gouvernement va s’employer à légaliser l’utilisation des gangs dans le pays. J’ai dit à l’amie : répondre à quelqu’un comme ça, c’est lui donner une audience non méritée. Premièrement, le texte auquel il fait mention n’est pas un « Arrêté » mais un « Décret ». Deuxièmement, ce qu’il essaie de faire passer comme une disposition du gouvernement actuel à faciliter l’utilisation des gangs dans les opérations en cas d’urgence est absurde pour deux raisons. D’une part, l’urgence requiert dans tous les pays du monde la mobilisation de l’ensemble du corps social pour résoudre le problème auquel fait face la nation, et non les seuls professionnels mobilisés en temps normal. Il faut être d’esprit tordu pour diviser le pays entre les professionnels de la sécurité et les gangs, excluant ainsi les honnêtes citoyens, comme le font ces analystes toujours pressés. D’autre part, les dispositions en question sont inscrites dans la loi de 2010 révisant la loi de 2008 sur l’état d’urgence. Dès lors, me suis-je demandé, comment quelqu’un qui se fait appeler juriste ne puisse pas prendre le soin de lire les visas d’un texte et aller comparer dans les textes précédents référencés les nouvelles dispositions avant d’émettre des commentaires publics qui le ridiculisent. Comment un juriste peut-il confondre un décret et un arrêté ?

Pour ces raisons, j’avais décidé de ne pas réagir. Ce type là est manifestement un « jouriste » et non un juriste. J’ai trouvé ce néologisme en passant à la pléthore des gens qui insultent sur la toile sans avoir lu, sans avoir compris. Puis, je me suis rendu sur mon compte Twitter. Là j’ai compris que le web s’était déjà enflammé autour de ce sujet. Je me suis résolu à répondre parce que l’expérience montre que même les idées les plus absurdes peuvent prendre corps en Haïti, mobiliser les médias et les politiciens, voire des diplomates. Les gens réagissent en fonction de ce qui se dit et non en fonction de ce qui existe. Ici, la factualité est une considération bien secondaire.

Les éléments de l’élite ne sont pas différents de ceux de la paysannerie qui vous sortent des choses. Quand vous leur demandez d’où ils tirent ces informations, ils vous disent que c’est la radio qui l’a dit. Et si la radio l’a dit c’est que c’est vrai. Je ne pourrai certainement pas les convaincre de ce qui suit, même si j’y crois dur comme fer.

Un journaliste a une responsabilité envers la société. Et il le sait. C’est pour cela qu’il s’attèle systématiquement à vérifier les informations qui lui sont parvenues, confronter ses sources, émettre un doute raisonnable à l’égard des propos des acteurs politiques et sociaux, toujours en quête de distanciation, être dans un esprit d’opposition quand il a affaire avec quelqu’un qui exerce le pouvoir, être dans l’esprit de celui qui exerce pouvoir lorsqu’il est en face de celui qui cherche à exercer le pouvoir. La femme ou l’homme qui cherche à exercer le pouvoir a une tactique simple : attaquer systématiquement toutes les actions de ceux qui exercent le pouvoir en insinuant qu’il aurait pu mieux faire. Ceci n’est pas le travail du journaliste qui cherchera plutôt à expliquer les actions, les attitudes et les comportements. Il n’aide pas les opposants à faire leur travail ni ne le fait à leur place. Il n’aide pas le gouvernement à faire son travail de communication ni ne le fait à sa place. Dans l’antagonisme pouvoir/opposition, le journaliste aide la société à déceler le vrai du faux, à en saisir le sens et l’essence.

Mais le journaleux n’a pas le scrupule du journaliste. Il est plus opposant que les opposants. Il cherche à faire plus que le ministère de la communication. Il n’est guidé par aucune considération éthique. En une semaine, il peut se vendre tour à tour à plusieurs groupements opposés. C’est une marchandise à vendre aux plus offrants, à tous ceux qui le veulent. Le drame de la presse haïtienne contemporaine c’est qu’elle est truffée de journaleux et de journaleuse. La surreprésentation des journaleux dans la presse est responsable d’au moins 50% de la crise sociopolitique actuelle. Elle crée des idées et des leaders qui ne valent que ce que sont les journaleux.

Souvent malgré soi, on est obligé d’intervenir pour dire que l’eau est bien une substance chimique constituée de molécules H2O. Le journaleux va rétorquer pour dire que c’est vous qui avez inventé ces molécules. Si vous lui dites « non ». Il vous répondra que c’est parce que vous défendez Jovenel Moïse.

On en est là avec le sacrosaint principe de liberté d’expression si fondamentale à la démocratie. Les ennemis de la liberté d’expression en Haïti sont paradoxalement de ceux qui parlent, et qui doivent parler au nom de la liberté d’expression.

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