Haïti, une société bloquée – AZ-INFOS

Le problème n’est pas Jacques Lafontant , Armel Lafleur, Jean Ernest Muscadin ,Jimmy Cherizier (Barbecue), Theriel Thelus (TT), John Morvan, Manno, Vitelòm ou n’importe quel individu qui agit selon ses propres principes ou ses propres valeurs, le fait est que nous avons une «société bloquée»

Le concept « société bloquée » a été pensé  par Stanley Hoffman (1963) et développé par Michel Crozier, l’auteur de l’analyse stratégique en sociologie des organisations influencé par Raymond Aaron, en vue de poser le problème du changement social français et expliquer la situation de la crise de mai 1968. Selon Crozier s’inscrivant son analyse dans le paradigme individualisme méthodologique, ce sont les élites qui représentent le problème du blocage de cette société. Ces dernières n’ont pas la capacité de prévoir, préparer et négocier les changements de la société. De plus, elles ne savent pas écouter car elles n’ont pas été formées pour cela. Par ailleurs, cette lecture nous pousse à réfléchir et à questionner ce que nous vivons en Haïti depuis plusieurs siècles comme crise. En ce sens, comment en sommes-nous arrivés? Dans une perspective institutionnelle, contrairement à Crozier qui part de l’individu, du groupe ou du micro social, nous commencerons par présenter différentes conceptions de l’origine de cette crise. Nous discuterons ensuite la faiblesse des institutions de socialisation, notamment la famille, l’école, l’église et les médias. Nous tâcherons de montrer au final que le problème n’est pas l’individu mais des élites qui ne font que profiter la « société bloquée », qui est une crise institutionnelle caractérisée par une perte de valeur, de civilité et d’éducation. 

L’origine de la crise

Pour certains, cette crise est remontée jusqu’aux luttes accouchant l’indépendance nationale. C’est-à-dire dès la fondation de la nation haïtienne, les conditions du changement n’étaient pas pensées. Suivant cette approche, on peut faire allusion à Allain Gilles (2022 : 6) qui pense que tous les pays qui ont fait l’expérience de la colonisation dont Haïti, la constitution et la formation de l’État restent un casse-tête pour eux. L’économiste Enomy Germain est aussi de cet avis. Pour lui, l’indépendance nationale ne conduit pas à l’instauration des institutions modernes, capables d’aider le pays à développer (Germain, 2019 : 78). Benoit Joachim, lui, estime que la formation sociale dépendante du pays est fondamentalement le produit du colonialisme classique relayé par le néo-colonialisme (Joachim, 2004, 24-25 (réédition), ibid., 33-34). 

Pour d’autres comme Clavet (2006), c’est à la chute du régime Duvaliérisme, que remonta l’instabilité du pays. Celle-ci a été marquée par plusieurs tentatives de coups d’États. Plus loin, Émile (2017), croyait qu’après le départ du régime en 1986, nous avons eu toutes les opportunités pour réussir et construire des institutions fortes et inclusives, mais nous avons plutôt choisi de devenir un pays pauvre, incapable d’instaurer des institutions modernes. Pendant la lutte de déracinement du régime Duvalier Père et Fils, l’État se confondait avec nos institutions. Nous avons déduit toute l’autonomie des institutions comme la justice, l’armée et le législatif dans un souci pour effacer toute la trace du régime. On a réduit toute la Stratégie utilisée pendant la guerre de l’Indépendance au vieux mot d’ordre attribué à Dessalines : « koupé tèt boulé kay » (« coupez les têtes et incendiez les maisons. ») (Michel Hector et Laennec Hurbon, 2009 : 13-28). Pis est, on continue cette pratique même en 2022 en attaquant et incendiant la maison d’un partisan du gouvernant. 

Le déclin des institutions

Ce qui crève à nos yeux, plus criant soit-il, est qu’aujourd’hui, nous avons une société bloquée à travers ses institutions. D’un côté, la famille, l’unité de base de la socialisation est en panne de valeur à cause du dysfonctionnement de tout le pays. L’enfant qui devrait être à l’école est déjà le chef d’une famille. Il est obligé de bosser quotidiennement en vue de trouver son pain ; et ceci n’importe comment. Dis-nous, comment peut-on donner ce qu’on n’en a pas ? Donc, l’absence de valeur se poursuit de père à fils ou de mère à fille. Cette situation est à l’origine du phénomène d’enfants de rue ; des enfants venant de partout qui n’ont que la rue comme véritable espace de socialisation, où on peut espérer tout : un Petit Izo, un nouveau « Ti lapli ou un lanmò Sanjou » en gestation, mais aussi EMMELIE PROPHÈTE, Ministre de son état, quelqu’un sait peut-être bien lire, car elle a fait ses études ici et ailleurs et elle est journaliste et écrivain de carrière. Voilà ce qu’elle donne comme résultat au niveau de l’Etat. Ainsi, Bourdieu aurait peut-être raison de dire, que la réussite scolaire des agents est proportionnelle à leur dotation en capital culturel (Montoussé et Renouard, 2019 : 56).

Sur le plan éducatif, l’école demeure une institution nécessaire à la socialisation. Elle complète l’éducation familiale et permet à l’enfant de mieux s’intégrer et s’adapter au système social. De plus, on ne peut pas parler de développement d’un pays en absence de l’établissement d’un système éducatif adéquat et approprié. Car le développement se construit par les élites. Et ces dernières se construisent à l’école et à l’université. C’est pourquoi le GPE (Global Partnership for Éducation) aide les pays à faible revenu à faire en sorte que chaque enfant y reçoive une éducation de qualité. Pourtant, l’école et l’Université sont totalement banalisées en Haïti notamment par les autorités Étatiques qui ont pourtant l’ultime obligation de mettre en place des politiques publiques favorisant non seulement une éducation de qualité, mais aussi égalitaire. Malheureusement, nous avons un pays à deux écoles suivant la perspective de Doré qui avance : une école qualifiée de traditionnelle axée sur la mémorisation et déconnectée de la réalité socioéconomique et une école dite réformée qui serait à l’environnement économique, social et culturel du pays » (Doré, 2014 : 16). La première est une école nationale négligée par l’État qui formait les enfants les plus pauvres et marginalisés, et une autre école privée, congréganiste qui vend leur valeur religieuses aux enfants, mieux structurée par rapport à la première, fonctionne soi-disant en ligne, forme les élites et fréquentée aujourd’hui par toute la classe moyenne du pays qui veut donner « une bonne éducation » et ainsi qu’un capital social (l’ensemble des relations, des amis) intéressant à leurs enfants comme montre le sociologue Pierre Bourdieu (Op.cit. : 55) . Ce schéma n’est pas différent pour les universités de l’État et privés du pays, qui sont toutes les deux debout devant les exigences de la crise. Elles se trouvent en difficulté pour débuter ses cours cette année à cause de ce climat bouleversé  par l’insécurité. Ainsi, l’annonce de l’ouverture de l’école « Tipa Tipa » cantonnée par l’actuel ministre de l’Éducation nationale, Nesmy Manigat pouvait montrer à quel point la situation est alarmante ici. Donc, c’est une vérité de la Palisse que la formation familiale, la formation scolaire et universitaire en Haïti ne se font pas dans la même direction, en d’autres termes se font d’une façon inégale. De surcroît, la structure de la société haïtienne à travers ses institutions même conditionne l’inégalité de chances de ses membres.

L’institution des valeurs sacrées et des normes morales, l’église pour sa part, a aussi une fonction d’intégration sociale des individus. En effet, elle permet à ces derniers à mieux intériorisés les valeurs et les normes à cause de leurs croyances. Pour les croyants( Chrétiens), il y aura la vie après la mort. Donc, l’unique condition pour faire partie de cette vie est d’avoir une bonne conduite sur terre, en respectant les préceptes (divins). Par exemple, honorez tout le monde ; aimez les frères ; craignez Dieu ; honorez le roi (1 Pierre 2 v 17). Elle fait la promotion des idéaux de paix, de cohésion et de justice sociale surtout dans les sociétés capitalistes (Louis, sd, 202). Mais en Haïti, l’église est une institution visant seulement l’au-delà. S’investir dans les services sociaux de base non pas dans le but d’intégrer et de moderniser la société d’ici-bas, mais de mieux légitimer son action d’évangélisation, donc de salvation céleste (Hurbon, 2021 : 133-134). Pour ainsi dire, on ne peut espérer autre chose, car c’est une construction qui s’opère à la base. Un père de famille qui est un engagé sur le plan social et politique, devrait être aussi un chrétien engagé qui sait dire non à la mauvaise gouvernance et qui est conscient probablement que ce n’est pas un péché de participer à une manifestation, car en avant atteindre la vie de l’au-delà promise par son dieu, il a d’abord une vie sociale à préserver. De fait, pour survivre, il faut un minimum de bien-être. C’est-à-dire, la bonne gouvernance, la sécurité, la paix et le travail sont indéniables à la vie sociale. Pourtant, ces gens-là seraient, dans la majorité des cas, manipulés par quelqu’un dénommé pasteur, prophète ou évangéliste voulant maximiser leur satisfaction. Ce qui se passe que ce soit chez le prophète Mackenson et autre fois chez Pasteur Muscadin en témoigne bien.

Les médias à l’ère des « NTIC « 

D’un autre côté, à l’ère des nouvelles technologies de l’information et de communication (NTIC), les médias représentent un important instrument de socialisation. Aujourd’hui, on peut même parler d’une identité commune. Un individu haïtien a le même accès aux informations et à la culture que n’importe quel autre individu de la planète. Il suffit de connecter et d’avoir l’accès. La nouvelle de l’envahissement du dimanche 8 janvier 2023 du Congrès, la Cour suprême et le Palais présidentiel de Planalto au Brazil par les partisans de Bolsonaro est arrivée sur nous tellement rapide, comme si nous étions au Brazil. Les médias en ce sens nous informent et nous forment. Mais aussi, ils nous aident à nous familiariser avec d’autres cultures. Mais en Haïti, on ferait peut-être mauvais usage des médias sociaux. Par exemple, tout le monde est journaliste. On n’a même pas besoin de savoir ce que parler veut dire comme l’indique, le titre du livre de Pierre Bourdieu, sociologue des champs. On fait que ruiner notre culture et notre image aux yeux du monde entier. Nous sommes tous des analystes de l’économie, de la politique, de la sociologie et j’en passe… Les réseaux sociaux comme Facebook, WhatsApp, TikTok sont utilisés par la majorité que pour liker, commenter, partager des contenus dénigrants et choquants. Au lieu d’aider celui qui est en danger, on prend un smartphone, on fait une « Picture » afin de trouver quelques vues. C’est une véritable crise de civilité et de solidarité qui pourrait expliquer une fois de plus ce blocage de la société. Donc, les institutions de socialisation fonctionnent en vase clos ou en mode tribal. Ce qui revient à dire qu’elles passent complètement à côté de leur mission, qui d’assurer l’intégration sociale.

Une anomie sociale

Pour Durkheim, cette situation est une crise qu’il appelle « l’anomie » « un état de derèglement des relations entre l’individu et sa société : parce que les actions ne sont plus réglées par les normes claires et contraignantes » (objectif hors de portée, escalade du désir et de la passion), l’individu peut sombrer dans l’angoisse et dans l’incertitude qui conduisent à la violence ou au suicide (Dürkheim, 1893, op.cit. 111). Il est peut-être évident qu’en absence de contraintes sociales pour que des juges  non qualifiés et des individus comme Pasteur Amel Lafleur, Theriel Thelus, Morvan et des groupes comme (400 Mawozo, Chen Mechan, 5 Segond, G9 an fanmi e alye, baz pilat…) agissent selon leurs propres grés, leurs propres valeurs, et normes parce que les institutions n’arrivent pas à jouer leurs rôles dans la société. Et les individus ne restent pas sans agir que ce soit sous contraintes ou en absence parce qu’ils ont une identité à gérer. On n’est plus dans les sociétés traditionnelles où les individus ne vivent que pour la communauté (le bien-être du collectif). Mais ce qui est plus grave ce n’est pas l’infraction commise, c’est l’absence de sanction et de punition. Autrement dit, l’impunité serait l’un des véritables problèmes de cette société. Trop de fautes restées sans être punies. L’Etat à travers ses trois pouvoirs constate les dérives, reste impuissant et continue à perdre son droit de répression (droit de réprimer, de punir). Sans une enquête rigoureuse menée par des « gens bien formés » dans ce domaine, Theriel Thelus et Morvan peuvent donner l’étiquette « gang » à n’importe quelle personne. Cette dernière peut-être tuée à n’importe quel moment dans la commune de Miragoâne par le commissaire Jean Ernst Muscadin, le préféré de la Ministre de la Justice, Emmelie Prophète. Que dit la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ), avant ou après la déclaration de l’influenceur Theriel T. sur le comédien et publicitaire Ralphe Théodore, dit « Sexi l’artiste », qui a été tué par balle ce vendredi 3 mars 2023 à Nazon (Port-au-Prince), par des individus non identifiés, a souligné Ticket ? Donc, nos institutions sont non seulement inefficaces mais aussi silencieuses parfois dans ses fonctions.

En guise de conclusion, nous avons un système social (société) bloqué à travers tous ces sous-système. Le social et culturel comme sous-système sont en panne de valeurs. Ils font que produire des gens qui se trouvent dans l’impossibilité de s’intégrer et de s’adapter au corps social. Ce qui permettrait de produire des cas de déviance. En fait, la politique et l’économie qui devraient constituer la base des ressources humaines et matérielles sont entre les mains d’un Etat qui est au service d’une classe bourgeoise et de la communauté internationales suivant la pensée Marxiste. Ce qui fait l’intérêt du pays n’est pas la priorité de ses dirigeants. Ils ne font rien qu’accroître leurs satisfactions. Donc, la construction et la formation d’un Etat fort et des institutions formelles et inclusives « capables de faciliter une large participation et proportion de la population dans les décisions politiques et dans la distribution des ressources économique » (Acemoglu, Johnson et Robinson, 2001, op.cit. 75), n’est pas pensée par les élites du pays. C’est ce qui explique que nous sommes là où nous sommes aujourd’hui. Comme dit le professeur Ilionor « L’heure est grave (Louis, 2022). La société haïtienne est bloquée. Mais nous ne devons pas continuer à constater les dérives et l’effondrement du pays. Une autre élite politique doit être émergée surtout dans cette conjoncture pour diriger le pays et instaurer des institutions non importées, c’est-à-dire, appropriées à notre réalité sociale afin de débloquer et de faciliter le développement de tout le système social.       

BUSCANDO Orélien, étudiant à  l’UEH.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s